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Le cupcake qu’on mange seul

Il existe une version du dessert que personne ne photographie. Pas de bougies. Personne qui se penche pour chanter. Juste une personne, un petit gĂąteau, et une cuisine devenue silencieuse pour la nuit.

Nous avons tendance Ă  tenir ce cupcake pour le moindre : le reste, le lot de consolation, la chose que l’on mange debout devant l’évier, Ă  moitiĂ© dans le noir. Je voudrais soutenir l’inverse. Le cupcake que l’on mange seul est peut-ĂȘtre le meilleur de toute la semaine.

Personne ne regarde, et c’est tout l’intĂ©rĂȘt

Dans une fĂȘte, un cupcake est un objet social. On en prend un parce que le plateau passait. On le mange vite, en Ă©coutant Ă  moitiĂ©, et une heure plus tard on serait incapable de dire quel parfum c’était. Il n’a jamais vraiment Ă©tĂ© question du gĂąteau.

Seul, tout change. On sent son poids dans la main. On remarque que le glaçage s’est lĂ©gĂšrement ramolli depuis la boulangerie, et que c’est une amĂ©lioration. On mord d’abord par le haut, ou bien on descend le papier comme un manteau, ou bien on fait cette astuce qui consiste Ă  dĂ©tacher le fond pour en faire un petit sandwich. Personne n’a d’avis. Il n’y a personne devant qui jouer le plaisir, et donc le plaisir peut ĂȘtre vrai.

Assez petit pour tenir dans la durée

La plupart des rituels que nous admirons sont trop grands pour durer. La routine du matin trĂšs Ă©laborĂ©e. Le dimanche oĂč l’on remet tout en ordre. L’heure de journal intime. Tous rĂ©clament une version de vous qui aurait plus de temps que vous n’en avez.

Un cupcake demande huit minutes.

C’est Ă  peu prĂšs ce qu’il faut : le trajet jusqu’au comptoir ou l’ouverture de la boĂźte, la bouilloire si l’envie vient, le fait de s’asseoir, de manger, puis de rester assis un instant de plus quand il n’y a plus rien. Huit minutes, c’est assez court pour survivre Ă  une mauvaise semaine. Cela survit aux Ă©chĂ©ances, aux dĂ©placements, aux jours oĂč tout prend du retard. Cette soliditĂ© vaut mieux que l’ambition.

OĂč logent rĂ©ellement ces huit minutes

L’astuce consiste Ă  accrocher le rituel Ă  quelque chose que vous faites dĂ©jĂ , plutĂŽt qu’à votre volontĂ©. Presque toutes les journĂ©es ont une couture, un endroit oĂč une partie s’est achevĂ©e et oĂč la suivante n’a pas commencĂ© : le trajet du bureau Ă  la gare, les dix minutes aprĂšs le dernier appel, l’instant oĂč la porte se referme derriĂšre vous. C’est lĂ  que se glisse un cupcake.

La fin d’aprĂšs-midi est le crĂ©neau classique, et ce n’est pas un hasard. Vers seize heures, la journĂ©e perd sa forme. On n’est pas assez fatiguĂ© pour s’arrĂȘter ni assez net pour continuer. Un deuxiĂšme cafĂ© Ă  cette heure-lĂ  est en gĂ©nĂ©ral une dĂ©cision que l’on regrette Ă  minuit. Un petit gĂąteau et dix minutes loin d’un Ă©cran font le mĂȘme travail avec plus de douceur.

Le dimanche soir est l’autre crĂ©neau. Tout le monde connaĂźt ce gris particulier qui s’installe vers dix-huit heures le dimanche, quand la semaine Ă  venir se racle la gorge. Il rĂ©agit trĂšs mal Ă  la productivitĂ© et plutĂŽt bien Ă  une assiette, une lampe et quelque chose de sucrĂ© qui dure exactement le temps que cela dure.

Que manger quand le public, c’est seulement vous

Les cupcakes de fĂȘte doivent ĂȘtre diplomates : vanille, chocolat, quelque chose avec des vermicelles que les enfants accepteront. Seul, vous avez le droit d’ĂȘtre bizarre.

C’est le moment des parfums qui ne gagnent aucun vote. Le citron, avec un glaçage assez vif pour vous faire cligner des yeux. Le cafĂ©, en fin d’aprĂšs-midi, quand une deuxiĂšme tasse serait une erreur mais un cupcake non. Le chocolat noir au sel de mer, qui est au fond un dessert pour adultes prĂ©tendant que ce n’est pas un dessert. La cardamome. Le gĂąteau Ă  l’huile d’olive sous un glaçage fin au citron. Fin aoĂ»t, tout ce qui a une prune rĂŽtie enfoncĂ©e au centre, quand le fruit en vaut enfin la peine.

Demandez Ă  votre boulangerie ce que le pĂątissier a fait pour lui-mĂȘme cette semaine. C’est une bonne question, et il y a presque toujours une rĂ©ponse.

Comment acheter pour une seule personne

Acheter un seul cupcake gĂȘne un peu certaines personnes, comme si la quantitĂ© Ă©tait le prix d’entrĂ©e. Elle ne l’est pas. Les boulangeries vendent des cupcakes Ă  l’unitĂ© toute la journĂ©e. Celui ou celle qui est derriĂšre le comptoir a vu toutes les versions de la scĂšne : la cliente qui en commande douze pour une classe, et celui qui en commande un Ă  seize heures parce que la journĂ©e s’est passĂ©e comme elle s’est passĂ©e. Personne ne tient de comptes.

Quelques dĂ©tails rendent le cupcake solitaire meilleur. Demandez quel parfum est sorti du four le plus rĂ©cemment, car la fraĂźcheur compte ici plus que pour presque tout autre dessert : il y a si peu de cupcake qu’il n’a rien derriĂšre quoi se cacher. Si vous marchez plus de dix minutes, demandez une boĂźte plutĂŽt qu’un sachet et portez-la Ă  plat, car le glaçage est une structure et la chaleur son ennemie. Si vous achetez le matin pour le soir, aucun problĂšme : laissez-le dehors, couvert sans serrer, dans un endroit frais et sombre. Le rĂ©frigĂ©rateur le gardera sain et le rendra moins bon. Et s’il y a sĂ©journĂ© malgrĂ© tout, laissez-lui vingt minutes sur le plan de travail. Le froid aplatit les arĂŽmes, et le beurre a besoin de se rĂ©veiller.

Si vous vivez avec d’autres personnes

La solitude n’est pas la mĂȘme chose qu’une maison vide, et heureusement, car presque aucun de nous n’en possĂšde une. C’est surtout une affaire d’horaires. Il y a le petit matin, avant que quiconque se lĂšve, sans doute l’heure la plus sous-estimĂ©e de tout logement. Il y a la demi-heure qui suit l’endormissement des enfants, quand la cuisine vous revient. Il y a la marche de la porte de derriĂšre, le balcon, la voiture dans l’allĂ©e pendant quatre-vingt-dix secondes avant de rentrer les courses.

Rien de tout cela n’est vraiment se cacher. Cela ressemble plutĂŽt Ă  ce que l’on appelait autrefois prendre l’air : un retrait petit et volontaire, avec l’idĂ©e que l’on reviendra vite et de meilleure humeur. Si quelqu’un vous trouve dehors, vous pouvez toujours lui proposer une bouchĂ©e. La rĂšgle n’est pas le secret. La rĂšgle, c’est que pendant quelques minutes, rien n’est en nĂ©gociation.

BrĂšve dĂ©fense de l’évier

Je ne vais pas vous dire qu’il faut s’asseoir Ă  table avec une serviette en tissu. Parfois l’évier est la bonne rĂ©ponse. Parfois on rentre Ă  neuf heures d’une journĂ©e longue et sans forme, et rester debout dans la cuisine avec un cupcake et la fenĂȘtre ouverte constitue exactement la bonne dose de cĂ©rĂ©monie.

Mais si vous avez deux minutes devant vous, essayez une fois ceci : une vraie assiette. Le plafonnier éteint, une lampe allumée. Le téléphone dans une autre piÚce. Non pas parce que le téléphone serait le mal, mais parce que le cupcake est petit et le téléphone immense, et que ce que vous regardez est ce dont vous vous souviendrez.

La pause, voilĂ  la vraie chose

Ce que vous achetez, en achetant un seul cupcake pour vous, ce n’est pas du sucre. Le sucre est bon marchĂ©, disponible partout, et le plus souvent dĂ©cevant. Ce que vous achetez, c’est un arrĂȘt programmĂ© : une petite raison indiscutable d’en avoir fini avec la partie de la journĂ©e qui Ă©tait du travail.

Le meilleur moment n’est pas celui oĂč vous l’aurez mĂ©ritĂ©. C’est le piĂšge, car on n’a jamais fini de mĂ©riter. Prenez-le un mardi, sans raison. Prenez-le parce que la boulangerie du coin est sur votre chemin, qu’il fait encore doux Ă  sept heures et que la marche vous tente.

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Le plateau de la fĂȘte repassera. Mais le cupcake dont personne ne sait rien, celui que vous avez choisi, dans un parfum qu’aucun comitĂ© n’a approuvĂ©, mangĂ© lentement dans une cuisine silencieuse, celui-lĂ  est entiĂšrement Ă  vous.

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